Reportage marchés

verre de rosé
Reportage marchés

Bien que protégés par leur singularité, les rosés de Provence sont-ils pour autant à l’abri des turbulences d’aujourd’hui ?

La Provence produit à plus de 90% du rosé, un vin réputé ne pas vieillir. Cette caractéristique impose une gestion tendue de l’équilibre production/commercialisation, le stock au 1er janvier de l’année devant être le plus faible possible.

L’évolution sur les dix dernières années montre qu’après la période faste 2018-2020, au cours de laquelle les stocks étaient à zéro en début d’année, ils oscillent dorénavant entre 50 000 et 100 000 hl. En janvier 2026, le stock est estimé à 35 000 hl, niveau qui aurait pu être bon si la récolte 2026 n’avait pas apporté 814 000 hl, faisant monter les disponibilités de 4%, probablement au-dessus de la capacité actuelle de commercialisation. Le peu de modifications de la déclaration de revendication au mois de janvier n’a pas orienté de forts volumes vers les IGP. Par ailleurs, les achats de raisins et de moûts, qui avaient augmenté avec l’arrivée des grandes maisons, semblent s’être stabilisés autour de 130 000 hl, traduisant la prudence des opérateurs.

En conséquence, le vrac de côtes-de-provence rosé, qui caracolait à plus de 300 €/hl il y a quelques années, a subi une lente érosion et se situe en février 2026 à 266 €/hl (moyenne sur les 12 derniers mois). La disponibilité de volumes excédentaires laisse la possibilité à des négoces opportunistes de réaliser des coups ponctuels à petits prix.

En commercialisation, les vins de Provence restent leaders en valeur du segment rosé. Les volumes vendus en GSA se redressent timidement (+2%) et le prix moyen (6,68 €/col) est nettement au-dessus des autres AOP. Les exportations sont à +3% en volume et +1% en valeur en CAM à novembre 2025, mais la situation internationale vient compromettre ce redressement, en particulier les errements tarifaires des États-Unis, leur premier marché export. La filière table sur le développement de nouveaux marchés (par ex. l’Inde) et sur un regain en Europe pour compenser ces difficultés.

Le sujet délicat de la répartition des marges

Le prix du vrac se tasse, les tranches supérieures à 300 €/hl ont disparu au profit des tranches plus basses. Dans le même temps, le PVC est resté relativement stable, à 6,68 € la bouteille. Qui donc ponctionne la marge ? Les syndicats agricoles, FDSEA et JA pointent une partie du négoce. L’interprofession met en place une concertation, puisque la possibilité de prix d’orientation serait offerte par la loi « paquet vin ». Les discussions sur le partage de la marge vont bon train.

En marge des facteurs exogènes, la filière admet ses faiblesses internes. Eric Pastorino, président de l’interprofession, pointe à ce propos la confusion grandissante entre AOP et IGP : « Lorsque les produits sont mal repérés par le consommateur, lorsqu’il n’y a pas de différenciation évidente, le critère d’achat décisif devient le prix. Or, les IGP produisent généralement à un coût inférieur à celui des AOP ! » La production de rosé en Provence se répartit entre 70% d’AOP et 30% d’IGP. Si une confusion s’installe, les vins de Provence risquent d’ouvrir la porte à d’autres IGP, en particulier l’IGP méditerranée. Pour l’interprofession, il serait donc temps de mettre en place une meilleure distinction entre AOP et IGP, avec le projet d’apposer sur l’étiquette un signe de reconnaissance des AOP provence, sur lequel s’appuierait la communication du CIVP.

Perspectives d’avenir

Eric Pastorino reconnaît la nécessité d’une adaptation de la filière et de ses circuits, et recommande notamment de développer encore l’œnotourisme qui offre un accès direct au consommateur. Et, dans la mesure où les innovations sont les bienvenues en période de crise, certains dossiers, comme les rosés de garde ou les effervescents, pourraient reprendre des couleurs… rose de préférence.

Quoi qu’il en soit, la Provence viticole ne veut pas se reposer sur ses lauriers et le CIVP présentera au mois de juin, lors de sa prochaine AG, un plan de bataille destiné à assurer sa stabilité pour les années à venir.